mercredi 11 déc. 2024, 21:12
La dernière fois que nous avons vu Denise, c'était fin juin, avant notre périple à vélo le long de la Loire : nous avons fait un petit arrêt par chez elle pour la saluer et passer quelques heures ensemble. Elle était amaigrie, mais malgré la fatigue liée aux épreuves passées, avait l'air plutôt bien. À notre retour de Saint Étienne, elle n'était pas disponible, et son état de fatigue a rendu les choses encore un peu plus compliquées à notre retour de « grandes vacances » dans les Dolomites, fin septembre.
La dernière fois que nous nous sommes parlées, c'était le 8 novembre. Denise était déjà à Oréliance, avec un état de fatigue très avancé, et un coeur qui s'était emballé plus que de raison : rien que parler lui était pénible. Pourtant, d'après elle les examens réalisés menaient à un simple diagnostique de stress et de dépression lié à son cancer : aucun problème côté coeur, elle allait simplement avoir des anti-dépresseurs, et elle envisageait rentrer chez elle (lui avait-on suggéré cette éventualité à la clinique ?), ou pourquoi pas aller dans une maison de repos - ce serait quand même plus facile, elle le reconnaissait. Dans ces cas-là, à distance, comment savoir à quel point illusions révées et informations réelles se mêlent ?
J'ai traîné pour rappeler. Nous étions nous-même un peu à plat - même si un COVID long n'a rien à voir en intensité de « plat »... La dernière semaine de novembre, Jacqueline a appelé : elle avait vu Denise à Oréliance, mais maintenant, elle était « endormie »... Denise « dort». J'ai mis quelques secondes à traduire mentalement cette réalité dans le terme médical approprié : les médecins l'avaient donc placée sous sédation. Ce n'était plus le moment d'aller la voir, et le téléphone ne répondrait plus. Jacqueline a précisé qu'elle n'avait pas informé ma maman, car (récemment ?) elle l'avait appelé pour demander à ce qu'Olivier l'amène à la clinique pour qu'elle puisse aller voir Denise, et Louise s'était contenté de répondre « non non non » sans rien vouloir savoir. Je me demande encore de quand date cet épisode.
C'est mercredi 4 décEmbre que Jacqueline nous a rappelés, pour nous annoncer que Denise était décédée dans la nuit. Après quelques interrogations, nous avons convenu que Jacqueline appellerait maman. Après tout, c'était plus naturel que ce soit elle qui lui annonce. Le soir, elle m'a rappelé alors que nous faisions les courses : elle n'avait pas réussi à la joindre, elle devait être à Paris ! C'est donc moi qui l'ait rappelé un peu après 19h et effectivement, avec Olivier ils avaient passé la journée à la capitale, à arpenter quelques musées. Louise a eu l'air surprise, et a dit « ça me fait bizarre ». Elle n'aurait pas su que Denise avait un second cancer, après celui du sein... ce qui illustre assez bien à quel point elle est restée dans sa bulle, coupant tous les ponts. « Mais tu ne l'appelais plus ? tu ne savais pas ? » Pas de réponse aux questions, Louise dans son grand art parle d'autre chose, change de sujet, esquive. Les questions n'ont pas été entendues. La réalité n'a pas de prise, la vérité n'adviendra pas.
Entre temps, nous avons pris nos dispositions : le jour même, nous avons pris rendez-vous pour le contrôle anti-pollution, passé haut la main par Part', de telle sorte que nous puissions voyager à l'aller et au retour en toute légalité - alors qu'il allait périmer le jeudi suivant. Rapidement, Jacqueline nous a prévenu que les funérailles seraient mercredi 11, puis une voisine de Denise, Marie-Claire, nous a appelé aussi pour nous donner les mêmes informations.
Nous prenons la route dimanche. Nous allons prendre le thé chez Jacqueline lundi dans l'après-midi, avec Louise et Olivier. La discussion était légère ; nous avons aussi un peu parlé de Denise. Nous avons aussi un peu parlé du passé, et Jacqueline a dit qu'elle avait habité à Nogent-le-Rotrou dans ses plus jeunes années, puis à Orléans, au cloître Saint-Aignan, puis qu'après un internat à Saint Marc, elle avait étudié puis travaillé à Paris. Contrairement aux parisiennes Louise et Denise, qui venaient travailler à Orléans puis s'y sont installées, pour Jacqueline le déplacement des bureaux d'IBM à Orléans lui a permis d'arrêter de faire le pendulaire...
Sur le calendrier de la cuisine de Louise, la journée de mercredi était déjà annotée de plusieurs événements, mais rien ne semblait indiquer les funérailles de Denise. Antoine m'a dit : « il y a un indice, regarde, tu verras ! ». Alors j'ai regardé. Le calendrier indique que le 11 décembre, date des funérailles, est la saint Daniel. Ainsi, de son vivant Louise lui a fermé la porte, et Daniel en retour lui ouvre celle de l'éternité. Incroyable. En regardant qui est ce saint Daniel, nous avons vu sur Wikipedia qu'il en existe de nombreux, mais que celui fêté le 11 décembre est un certain « Daniel le Stylite » - un moine syrien qui a vécu les 30 ans dernières années de sa vie perché sur une colonne... dans la recherche d'un nouveau style de vie sainte, à une époque où le martyre n'existait plus du fait de l'adoption du christianisme comme religion d'état dans l'Empire Romain. He bien, il se trouve que ce Daniel est mort à l'âge de 84 ans, au même âge que Denise...
Mercredi, nous sommes partis à deux voitures pour Chécy. Quand nous sommes entrés dans la salle funéraire, il y avait déjà quelques personnes, et je n'ai pas identifié grand monde à part Jacqueline et un de ses fils - celui qui était filleul de Denise, tout comme j'étais sa filleule. Se trouvaient là les deux cousins de Denise qui venaient du Médoc, Philippe et Jean-Pierre, l'un d'eux accompagné de sa femme Marie-Noëlle. Il y avait aussi le frère de Denise, que je n'avais pas vu souvent, et certainement pas depuis de très nombreuses années. Ils ne se parlaient pas beaucoup, mais Denise m'avait dit en octobre qu'ils avaient récemmement discuté longuement et tranquillement au téléphone, une première depuis bien longtemps. Elle en était heureuse.
Nous sommes partis ensuite pour le crématorium des Ifs, à Saran, suivis par Olivier : nous avons contourné tout Orléans par la tangentielle. Aux abords de la salle, une vingtaine de personnes attendaient pour Denise. Une rapide discussion avec les cousins m'a permis de savoir qu'ils avaient tous les deux travaillé - ensemble ! - dans le notariat, dans le Médoc. Trois fois, ils m'ont posé la question « mais donc vous êtes du côté des amis ? » et trois fois j'ai répondu, « je suis sa filleule », ce qui pour moi me place dans la famille, et j'ai fini par précisé, « c'est avec mes parents qu'elle était amie ! ». La dame a fini par précisé « il n'y a pas de lien du sang, d'hérédité », et effectivement, absolument rien de génétique.
La cérémonie a été à la fois très simple, et très belle. La personne qui conduisait la cérémonie a très bien parlé, de belle manière, ses paroles étaient touchantes sans être ni trop tristes ni grandiloquantes - elles sonnaient juste. Les cousins ont lu des textes bien choisis, et plusieurs morceaux de musique classique ont été diffusés. Après un dernier au revoir personnel, nous avons signé le registre des condoléances. Une voisine de Denise, qui habite en face de sa maison, de l'autre côté du canal, m'a dit lui avoir parlé jusqu'à la fin - elle lui manquera. Les cousins m'ont précisé que la dispersion des cendres serait au printemps - nous espérons être présents.