Journal de Bottes

Déracinement de (veli)bobos parisiens rempotés en pleine nature (la suite).

vendredi 5 juin 2026, 21:20

vers Bourg-des-Comptes

Jour 1 : vendredi.
Les saccoches sont quasi prêtes depuis hier soir : il ne reste qu'à y ajouter la nourriture de ce midi (cuisinée aussi la veille), et quelques extras qui rendent les pauses plus sympas, comme les mini-brownies) puis les placer sur les vélos. Le temps de mettre la maison en mode hibernation pour 15 jours... voilà, nous avons évidemment dépassé l'horraire de départ prévu : il est déjà 10 heures quand nous enfourchons nos montures. Mais Ben me dit : « Qui est déjà parti à l'heure en bikepacking ? »

Pour démarrer, la météo est souriante : du soleil, quelques nuages blancs, il fait doux, rouler est agréable. Nous avons pris la direction de Trémeheuc et de ses éoliennes, que nous avons déjà suivi avant-hier lors de notre 2e (et dernier) petit entraînement. Sauf que cette fois-ci, arrivés à Lanrigan, nous continuons tout droit et traversons ce petit bourg - c'est bien la première fois qu'on passe par là, alors qu'on n'est qu'à 10 km de chez nous...

Toujours droit vers le sud, encore quelques km et nous dépassons Dingé - pas loin après, nous empruntons un réseau encore plus secondaire en tournant au « Pont de la chaussée ». Une amie habite par là, près de la rigole de Boulet : nous passons la voir à l'improviste - et bien sûr, comme elle n'était pas prévenue, elle n'est pas là. Ça fait environ une heure qu'on roule : une gorgée d'eau, et on repart.

Au 20e km environ, nous rejoignons le canal aux Cours Gallais : nous avons à priori fait le plus dur pour ce qui est du dénivelé (3 ou 4 petites côtes pas méchantes du tout), car nous serons maintenant toujours près de l'eau. Juste après avoir dépassé Montreuil-sur-Ille, nous prenons la pause et un goûter du matin un peu tardif sur une table de pique-nique.

Nous poursuivons ensuite à un bon rythme jusqu'à Betton : le vent s'est un peu levé, mais pas très fort, et nous sommes encore frais comme des gardons - nous appuyons et sommes à la vitesse nominale de nos vélos (environ 20 km/h). Manu dirait qu'on a mis « tout à droite », plateau 3 et vitesse 7. C'est au niveau du plan d'eau de Betton qu'on s'arrête : ici, ça sent déjà la grande ville. C'est-à-dire qu'il y a des gens qui se promènent, qui mangent sur les aires de pique-nique, et qu'il y a des panneaux pour dire aux vélos de pas rouler trop vite... respectons les autres usagers, merci ! Il est donc temps de s'attabler nous aussi : cake sucré-salé, fin de pot de crème fraîche à finir en guise de produit laitier, un peu de dessert... nous sommes en mode « énergie énergie énergie » ! Juste à côté de nous, une canne caquète - peut-être espère-t-elle qu'on lui balance un bout de pain ?!

Nous voilà repartis, direction Rennes. À son approche, toujours le long du canal, voilà que le chemin de halage est encombré d'un jeune homme, le cul par terre, une jeune femme accroupie à ses côtés, un vélo en vrac derrière elle. Nous ralentissons, et nous arrêtons. Il a le nez et la bouche en sang. Son casque sur la tête, il n'a pas vraiment l'air dans son assiette, mais ne se plaint pas. Elle nous dit que les secours sont prévenus, ils vont arriver sous peu... Elle ne connaît pas l'ado ensanglanté, elle vient juste de le voir tomber - il l'appelle son ange gardien. Nous leur laissons un paquet de mouchoir pour qu'il puisse s'éponger et appuyer un peu à la demande du secouriste qu'ils ont eu au téléphone (le garçon dit « ça va faire mal ! »), c'est tout ce que nous pouvons faire. Un cyclo au look plus pro que nous (c'est pas difficile) arrive juste derrière : il s'enquiert auprès du jeune homme de ce qui a fait tomber - un trou dans la route ? Non : simplement, un insecte lui a fait peur et il a fait n'importe quoi...

Nous reprenons notre route. La ville surgit bientôt, avec d'abord une sorte de lotissement moderne et sans âme, nous avons l'impression de reconnaître le quartier écolo-bobo que nous avons frôlé une fois en voiture, avec des amis. Ensuite, c'est la ville, et il faut faire attention à la circulation, même si des pistes cyclables semblent présentes sur tout notre chemin - après tout, il a été préparé de telle sorte que nous soyons toujours en sécurité. Si ce n'est qu'assez rapidement, nous suivons plus facilement les pistes face à nous plutôt que le tracé GPS, dont on ne voit pas bien dans la « vraie vie » s'il est vraiment meilleur que la large piste qu'on a devant nous... on retombe malgré tout sur nos pieds. Le passage vers la Villaine est un peu chaotique, c'est une question de 3D : pas facile de comprendre que les ponts, les voies, le chemin, ne sont pas sur le même plan, et qu'il faut faire des tours et détours pour retrouver le chemin de halage. Ouf, nous y voici, et ça commence à sentir la fin - la preuve, sur la rive d'en face, des immeubles plutôt richons qui ont vue sur la rivière et la friche industrielle... le luxe écolo-bobo, à nouveau ?

Patatras, nous tombons sur une déviation : le chemin de halage est fermé pour travaux au niveau du stade. Il faut contourner, mais la déviation n'est pas très bien flêchée. Tiens, d'autres cyclo-rando devant nous, là-bas ! On les reconnaît de loin à du jaune fluo qui recouvre les saccoches sur les porte-bagages... nous suivons à distance et nous retrouvons comme eux au coeur de la circulation - avec, bonus, une piste cyclable qui traverse une départementale. Du côté de Sainte-Foix, il me semble reconnaître cette rue : nous sommes venus il y a quelques années, à la recherche de graines - mais le tiers lieu ou ferme partagée n'était pas du tout ce qu'il nous fallait. Cette fois-ci, c'est une dame d'un certain âge qui vient visiblement de tomber à vélo. Elle est assise comme elle peut sur le petit trotoir qui borde cette rue passante, le genou eraflé, mais surtout un peu désorientée. Heureusement, là encore c'est une jeune femme qui a pris les choses en main : elle a appelé les pompiers, ils vont arriver.

Encore quelques centaines de mètres, et nous voyons qu'il est possible de rejoindre le canal : ouf, nous voici à nouveau en dehors du trafic. Pas bien loin, nous avisons un espace avec une table de pique nique : le Moulin d'Apigné. Ce sera parfait pour une pause : nous venons de passer le pire de la journée, à savoir, la traversée d'une grande ville ! Qui est toujours ce qu'on redoute le plus - d'une part pour le danger que représentent l'entassement au mètre carrés d'autant de voitures, vélos, piétons, et d'autre part car c'est toujours une perte de temps sans nom. Bref, nous sommes bien contents de sortir les mini-brownies pour fêter ça dans ce drôle d'endroit, à la fois terrain vague et lieu d'eaux.

le moulin d'Apigné

Nous observons alors un étrange petit jeu... Par le pont, arrive un groupe de personnes que rien ne semble pouvoir relier entre eux : des jeunes femmes dont certaines ne semblent pas du tout habillées pour une escapade sportive en plein air (mais qui s'approchent au pas de course), quelques jeunes hommes pas très impliqués, des plus vieux (des retraités ?) qui suivent avec une certaine nonchalance, une sorte d'excitation malgré tout, un suspens, ... La jeune fille la plus rapide se dirige avec assurance vers un escalier placé sur la berge et qui descend jusqu'à l'eau - la rive de la Vilaine est de l'autre côté du terrain, nous la perdons de vue. Elle remonte avec une enveloppe dans la main : ce petit groupe jouerait-il à du géo-catching ? Est-ce une sortie empowerment de Pôle Emploi ?! Je penche pour du team building, peut-être dans un cadre associatif ? L'équipe repart d'où elle est venue. Deux minutes plus tard, voici qu'un autre groupe débarque ! Et va chercher lui aussi l'envelope cachée sur la berge, au même endroit. De notre côté, nous sommes en train de ranger nos quelques affaires, et d'enfourcher nos vélos... En quelques coups de pédales, je rejoins le groupe alors qu'il est sur le départ et a déjà franchi le pont.
« Bonjour, que faites-vous ? Il y a des enveloppes cachées ?

  • c'est un jeu ! Nous sommes deux équipes, nous c'est les rouges !... Nous sommes une société de logistique. Vous connaissez ?
  • euh, je ne suis pas de Rennes !... »
    Et voilà : c'est bien du team building.

chemin de halage

Nous suivons à nouveau le chemin de halage : il nous reste à peu près 25 km à couvrir aujourd'hui, ça va le faire tranquille. Cependant, nous constatons rapidement que le vent a forci, et est contre nous. Le soleil est maintenant caché derrière des nuages, plutôt blancs, pas menaçants. Cela n'empêche pas de filer plutôt vite, et de profiter du paysage, plutôt plaisant sur cette partie : les rives sont arborées, parfois elles font mine d'être un peu sauvage, alors que l'autre côté longe au plus près la voie ferrée. Nous arrivons rapidement à Bourg-des-Comptes où nous rejoignons le « Camping des deux moulins ». Des enfants vêtus de T-shirts oranges y courent dans tous les sens, jouent au badminton, au balon, ... que de vie dans ce petit camping ! On nous informe qu'il s'agit de petits haïtiens - classe verte ou échange culturel ? Ils viennent ici chaque année. La tenancière me suggère de planter la tente vers le fond du camping pour être plus au calme et me rassure : à 21h, ils dormiront à poings fermés !

Nous dépassons un emplacement où trône déjà une Hubba Hubba (tiens, c'est plutôt rare de rencontrer une jumelle !), choisissons un emplacement à peine plus au fond, et nous installons. Une fois les vélos déchargés, la tente plantée et la douche prise, nous partons à pied découvrir le petit bourg et faire quelques courses. La place de la courbe est accueillante - petit resto (fermé), tablées et chaises, et même tables de pique nique avec vue sur la rivière - mais vide de vie. Nous remontons la rue du même nom, puis trouvons rapidement le Carrefour Contact.

Nous revenons au camp, trions les achats pour ne prendre que ce qui est nécessaire pour ce soir, et repartons dans l'objectif d'aller manger le long de l'eau - mais d'abord, nous pensons nous offrir une barquette de frittes à la petite fritterie du camping... Voilà, c'est commandé. Installée à une des quatres tables, la propriétaire présumée de la Hubba Hubba... je tente ma chance :
« Je voulais vous dire - et c'est pas seulement parce qu'on a la même ! - votre tente est vraiment superbe. » Ça c'est de l'entrée en matière... forcément, nous avons discuté équipement, matériel, passage de Rennes, parcours à venir, ... puis d'où on vient, ce qu'on fait dans la vie, nos noms, toussa, toussa... le tout en mangeant nos frittes. Nous avons eu du mal à nous lâcher, mais il fallait bien aller manger !

Nous revenons à la place de la courbe, et nous approchons de la Vilaine : nous nous installons sur un banc qui donne sur le quai, devant deux bâteaux amarrés - tiens, nous avons vu l'un d'eux franchir une écluse cet après-midi. Il ne fait pas chaud, et nous sommes bien couverts, avec pull et coupe-vent. Une fois le dîner terminé, nous ne demandons pas notre reste : retour au camp. La tente encore ouverte, Patricia n'est pas encore couchée - je m'approche, et on se retrouve à discuter une bonne demi-heure si ce n'est plus... Finalement, elle me demande c'est quoi ce petit grigri à mon poignet. Alors que nous sommes plutôt dans la même tendance écolo-bobo, je prends un malin petit plaisir à répondre « oh, c'était 50 centimes sur Temu, j'ai craqué » plutôt que « je suis bouddhiste » (ou n'importe quel autre -isme...). Il faut voir la tête de Patricia : surprise et choc, elle ne l'avait pas vu venir celle-là ! Du coup nous discutons un peu de l'omniprésence du « made in china » (jusqu'à sa MSR Hubba Hubba bien que la marque soit américaine) et surtout à l'absence de fabrication française... et de la spécialisation française dans la distribution - qui conduit à l'inévitable blâme sur les acheteurs rationnels qui vont chercher des produits innovants et moins chers sur les sites chinois directement.

Le soir commence à tomber : il est grand temps que je rejoigne Monsieur qui est déjà couché.

86 km en 5h21
vu : 2 vélos à terre, rencontre Pat'
Camping 13,56 (PQ, douche OK, eau moyennement chaude, espace et services bien pensés pour les randonneurs)
carrouf 19,40
frittes 3